Le grand chêne de la cabane du garde – petit conte philosophique

La cabane du garde en pierre sous un grand chêne, près du gaudre des Traversières à Saint-Étienne-du-Grès

Le grand chêne de la cabane du garde

Près du gaudre des Traversières

Près du gaudre des Traversières, là où l’eau serpente entre les pierres claires et les herbes sauvages, se dressait un grand chêne.
Il était là depuis si longtemps que plus personne ne se souvenait de l’année de sa naissance.

On disait simplement : il a toujours été là.

À quelques pas de lui se trouvait la cabane du garde. Une construction simple, faite de pierre, ni belle ni laide, juste suffisante.
Autrefois, le garde y vivait seul, ou presque. Il partageait son temps avec la forêt, les saisons, et le silence.

Le chêne veillait sur la cabane comme un ancien compagnon. Ses racines plongeaient profondément dans la terre, certaines si proches du gaudre qu’on aurait dit qu’elles cherchaient à écouter l’eau couler. Ses branches, larges et puissantes, offraient de l’ombre l’été, un abri l’hiver, et un spectacle sans cesse renouvelé au fil des saisons.

Le garde venait souvent s’asseoir contre son tronc. Il n’attendait rien de particulier. Il s’adossait simplement là, posant son dos contre l’écorce rugueuse, comme on s’appuie contre quelque chose de sûr. Il avait appris, au fil des années, que le chêne n’avait rien à dire, mais beaucoup à enseigner.

Au printemps, il observait les bourgeons apparaître. Ils semblaient fragiles, presque trop tendres pour ce monde encore froid. Pourtant, chaque année, ils revenaient. Sans hésitation. Sans se demander si le gel pouvait encore frapper. Le garde se disait alors que la confiance n’est pas l’absence de risque, mais l’élan malgré le risque.

En été, le chêne déployait toute sa majesté. Son feuillage dense créait une fraîcheur bienvenue. Les oiseaux s’y installaient, les insectes y travaillaient, les enfants du village y jouaient parfois, sous l’œil bienveillant du garde.

Il remarquait que le chêne ne cherchait jamais à retenir ce qui venait à lui.
Il offrait. Puis il laissait repartir.

À l’automne, les feuilles jaunissaient, roussissaient, puis tombaient lentement. Elles formaient un tapis épais autour du tronc.

Certains villageois trouvaient cela triste. Le garde, lui, y voyait autre chose. Il voyait le chêne se délester de ce qui n’était plus nécessaire. Sans regret. Sans lutte. Il comprenait alors que savoir laisser tomber fait aussi partie de la force.

L’hiver enfin arrivait. Le chêne restait nu, exposé au vent, à la pluie, parfois au gel. Il semblait immobile, presque absent. Pourtant, le garde savait que la vie continuait autrement. Sous la terre, les racines travaillaient. Elles puisaient, elles stockaient, elles maintenaient l’équilibre. Le chêne ne cherchait pas à paraître vivant. Il se contentait de l’être.

Un jour, un homme de passage s’arrêta près de la cabane. Il regarda le chêne longuement, puis demanda au garde :
— Il doit être vieux, cet arbre.
— Oui, répondit le garde.
— Et comment fait-il pour tenir encore debout ?
Le garde sourit.
— Il ne cherche pas à tenir. Il est là.

L’homme ne comprit pas vraiment. Il hocha la tête et reprit son chemin.

Le garde resta un moment silencieux. Il savait que certaines vérités ne se transmettent pas par des explications, mais par une présence.

Les années passèrent. Il y eut des tempêtes. Des branches cassées. Un éclair, une nuit, frappa le chêne sans le renverser. Une large cicatrice resta visible sur son tronc. Le garde posa sa main sur la marque sombre. Il sentit la solidité toujours intacte sous la blessure. Le chêne n’avait pas effacé l’épreuve. Il l’avait intégrée. Il comprit alors que la véritable robustesse n’est pas l’absence de fissures, mais la capacité à continuer malgré elles.

Un matin, au bord du gaudre des Traversières, le garde se sentit fatigué. Plus que d’habitude. Il s’assit au pied du chêne, comme tant de fois auparavant. Il réalisa qu’il avait passé sa vie à protéger la forêt, à observer, à maintenir un équilibre discret.

Il avait rien construit des chemins, planté des centaines d’arbres, protégé la forêt. Rien de « grand », rien de spectaculaire aux regards de temps d’aujourd’hui.
Pourtant, en regardant le chêne, il comprit qu’il avait fait comme lui. Il avait tenu sa place. Simplement. Fidèlement.

Lorsque le garde quitta la cabane, bien plus tard, le chêne resta. La cabane fut reprise par un autre, quelque temps. Le gaudre continua de couler.
Le chêne, lui, poursuivit son œuvre silencieuse.

Ceux qui passaient près de la cabane ressentaient parfois quelque chose d’étrange. Un apaisement. Une impression de justesse. Ils ne savaient pas toujours pourquoi.

Mais le grand chêne, près du gaudre des Traversières, rappelait sans mots que la vie n’a pas besoin de se hâter pour être profonde. Qu’il suffit parfois d’enraciner, de traverser les saisons, et de rester présent, là où l’on est.

Et cela, le chêne le savait depuis toujours.

Philippe Barrau –

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